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mardi 28 novembre 2017

Trappes, témoin de la gauche « post mortem »

Depuis 2014 les élus de la gauche municipale, qu'ils se réclament de Benoît Hamon ou de Guy Malandain, passent et repassent place Jean Jaurès devant des mots que Jaurès ne reconnaîtrait pas lui-même : « Je n'ai jamais séparé la République de l'idée de justice sociale sans laquelle elle n'est qu'un mot ». Qu'est-ce donc ce mot qui ne resterait « qu'un mot » dans cette tour de Pise sémantique qui ne ressemble pas à notre grand homme ? Est-ce « la République » ou la « justice sociale » ? Ou bien « la République » est un mot et la « justice sociale » donne à la République son véritable sens ; ou bien la « justice sociale » n'est qu'une option parmi tant d'autres et « la République » se suffit à elle-même. Entre la « justice sociale » et la « civilisation morale » les Trappistes sont priés de choisir ! Pourtant, retrouvant la citation exacte de Jean Jaurès le choix est déjà fait, lequel poussé jusqu'au point final de ladite citation nous parle de discussion avec « les travailleurs » sur « les grands intérêts du travail ». Le choix est fait, dis-je ! La « justice sociale » de Jean Jaurès n'est pas une option, elle n'enfouit pas la République dans la tombe de Jules Ferry à Saint-Dié « en face de cette ligne bleue des Vosges d'où monte [...] la plainte touchante des vaincus », elle avance !
Que s'est-il donc passé qui me fasse revenir au Jaurès de Trappes ? Rien justement, absolument rien du côté des « l'idée » et de la « justice sociale ». Le 25 septembre dernier, en séance du conseil municipal, le maire de Trappes Guy Malandain a fait passer son Jules Ferry comme une lettre à la Poste... enfin presque ! Peut-être a-t-il trouvé tellement grotesque la notice biographique, rédigée pour justifier le nom de la future école de la rue Pierre Semard de Trappes, qu'il n'a pas osé la faire lire en séance par son délégué à la culture. Bien lui en a pris ! Chaque point de ladite notice biographique donnait envie d'entonner « Elle n'est pas morte » d'Eugène Potier ou de chanter à tue-tête« Sacré Charlemagne » de France Gall. La première chanson convoquée pour réveiller le souvenir de « Ferry-famine » ou de « Ferry l'affameur »aux prémices de l’insurrection parisienne de « la commune » ; la seconde, pour ne prendre que le parti d'en rire : Guy Malandain est probablement le seul membre du conseil municipal qui a réellement connu l'école de Jules Ferry... Peut-être croit-il encore à la légende qui affublait Charlemagne d'une barbe fleurie, lequel, pourtant, était imberbe !

Or, face au saugrenu, je m'attendais à une intervention magistrale de notre professeure d'histoire Sandrine Grandgambe ; je l'attends encore ! Ainsi aurais-je pu lui dire : « Je vous respecte et je vous aime ». Hélas, hors de sa chapelle, point de salut chez notre historienne pour le magistère intellectuel légué aux enseignants par de courageux dreyfusards. Je rends donc à Ferdinand Buisson les mots qu'il reçut de Elie Pécaut, lequel exprimait au premier toute sa reconnaissance pour son parti pris courageux : le ralliement au dreyfusisme lors des obsèques de Félix Pécaut, dreyfusard de la première heure et père de Elie. Mais rendant à Buisson ce qui est à Buisson, et aux Pécaut ce qui est aux Pécaut, tombe le masque de Grandgambe. Le 25 septembre dernier, notre enseignante, qui n'en n'est pas moins conseillère communautaire, conseillère régionale et qui à l'époque pouvait encore prétendre à la fonction de première secrétaire départementale du Parti socialiste, a dissipée les apparences trompeuses sur la considération qu'elle porte à sa mission de professeure : l'éducation à la liberté ! Une liberté qui ne se mesure pas seulement dans le progrès de l'instruction, mais aussi dans la défense des droits civiques : « l'obligation de ne jamais oublier, citoyen, qu'il est professeur, et professeur, qu'il est citoyen » comme le dit la fameuse délibération de la Ligue des droits de l'homme de 1901.

Soyons clairs : par son silence, Sandrine Grandgambe a investi le maire de Trappes Guy Malandain d'une autorité à laquelle il ne peut prétendre, celle d'exiger une stricte neutralité d'un enseignant dans sa vie civique. Une neutralité que même les chefs hiérarchiques de l’Éducation nationale ne sont plus en droit d'exiger ! Frappée par une étrange paralysie, le silence de Sandrine Grandgambe était assourdissant devant une notice finalement divulguée qu'aux seuls élus. Pas de stylo rouge pour corriger une biographie dont l'auteur n'a pas osé préciser que l'école du «peuple » de Jules Ferry n'était pas celle de « l'égalité des chances » ; rien pour rappeler que ladite école s'est effacée dans les années 1960 devant le constat accablant pour une grande puissance, de 15 % d'une classe d'âge au bac. Courage fuyons encore devant celui qui a prononcé en 1885 le discours énonçant les présupposés colonisateurs de la gauche française sous la IIIe République : « le premier manifeste impérialiste qui ait été porté à la Tribune » selon l'historien et journaliste français, spécialiste du Maghreb et militant anticolonialiste, Charles-André Julien. Et, passant de la thèse à l’antithèse, notre enseignante aurait-elle pu souligner au moins ce que nous devons encore au grand homme de Guy Malandain : la liberté de la presse, la liberté syndicale, la liberté de réunion et la loi municipale qui allait faire que les maires ne seraient plus désignés par l’État mais par des conseillers municipaux directement élus par les citoyens. Mince ! Était-ce si compliqué pour une agrégée d'histoire ? Par intérêt ou par désinvolture notre partisane de Benoît Hamon a laissée s'envoler la notice ; « tant pis pour « l’intellectuel » et le « magistère » semble-t-elle penser, l'éducation et la liberté, « les idées » et la « justice sociale », que les Trappistes se démerdent avec les lubies de Malandain ! »

Doit-on s'étonner que ce soit moi, l'unique ouvrier de l'assemblée communale, qui rappelle Sandrine Grandgambe à son devoir moral de professeure ? Pas vraiment ! D'où je parle on craint les discours qui endorment sur l'éducation et la culture, lesquels n'empêchent pas Nabila de croire que « La Joconde a été peinte par Picasso ». En d'autres termes, on redoute la fausse bienveillance qui flatte et qui dans le même temps nous prend pour des cons. Dès lors, suis-je plus contrarié qu'amusé de constater que chaque hommage public qui est rendu à Trappes, depuis le début du mandat, prend l'allure du fameux « dîner » de Francis Veber, « Le dîner de cons ». « Mais pour moi, si je puis dire à l'instar de Jean Jaurès, qui n'ai jamais séparé la République des idées de justice sociale, sans lesquelles elle n'est qu'un mot, je me sens bien à mon aise pour discuter avec tous les travailleurs, d'où qu'ils viennent... » Je me rassure alors que les quelques mots que j'ai adressés en séance le 25 septembre dernier au maire de Trappes Guy Malandain, me permettent de saluer la position de deux collègues de l'assemblée communale : l'ancien syndicaliste et conseiller régional communiste, Jean-Yves Gendron et le Président du groupe Les Républicains au conseil régional d’Île-de-France, Othman Nasrou.

Jean-Yves Gendron croit à la primauté de la société sur les comportements individuels, Othman Nasrou fait sienne la pensée de Soljenitsyne : « la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur des hommes ». Tous deux, d'un même pas, ont décliné l'offre d'un hommage public à Jules Ferry. Le premier pour souligner un abus d'oubli devant l'histoire de la gauche ; le second pour revendiquer une juste mémoire de l'un des pères de la République. Il m'a semblé alors qu'ils sonnaient le glas pour la gauche municipale, laquelle dans son agonie ne sait plus à quel grand homme se vouer pour justifier l'histoire de Trappes qu'elle prétend écrire... Plutôt que de s'en désespérer ou de s'en réjouir il est certainement plus utile de s'interroger sur l'abandon du dreyfusisme par la gauche, dont Sandrine Grandgambe et consorts, à l'évidence, ne considèrent plus comme un « marqueur » idéologique. Peut-être pourrons nous alors redécouvrir collectivement la conviction de Jean Jaurès: « Le courage, c'est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces... c'est d'agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense.» Et ainsi donc, faire sien le refus de Ferdinand Buisson devant les fatalités et l'écrasement : le devoir de réflexion critique est la véritable obligation morale du citoyen.

Mais voici la retranscription de mon adresse au maire de Trappes le 25 septembre dernier :


« Monsieur le maire,

Je vous le dis sans détour, la morale républicaine de Jean Jaurès n'est pas celle de Jules Ferry. Celui que nous avons honoré en 2014 pense que vouloir la vérité, aller à l'idéal, comprendre le réel est le premier moment de la démocratie. Jules Ferry lui, veut créer « la religion de la patrie, une religion dit-il qui n'a pas de dissidents ».

Or, un mouvement de dissidence se constitua. On le doit à Félix Pécaut, inspecteur général, directeur de l'école de Fontenay-aux-Roses et surtout l'ami de celui qui a élaboré et appliqué les lois scolaires de Jules Ferry. Félix Pécaut a du faire preuve d'une immense patience, d'une immense détermination et sans doute d'une immense amitié pour convaincre l'héritier de Jules Ferry, Ferdinand Buisson, de rejoindre les partisans du capitaine Dreyfus.

La puissance des mots de Félix Pécaut persuaderont Ferdinand Buisson. En tout premier lieu il s'investit comme Jaurès dans le dernier combat strictement dreyfusard, celui qui doit déboucher sur la réhabilitation pleine et entière du capitaine Dreyfus par la Cour de cassation le 12 juillet 1906. Avec Jaurès encore, il contribue à faire de la loi de 1905 le texte emblématique de la nouvelle démocratie républicaine ; l'héritier de Jules Ferry passe de la « religion de la patrie qui n'a pas de dissidents » à « la liberté de conscience ».

Monsieur le maire, je ne participerai pas à ce vote. En premier lieu parce qu'on ne peut pas m'ôter ce qui me reste de gauche. En second lieu parce que ma position géographique dans cette assemblée ne me permet pas de vous convaincre de la sincérité de ma conviction. Je resterai donc spectateur de votre choix et de celle de votre majorité pour ne pas juger moi-même mon idéal : plutôt l'héritier de Ferry que Ferry lui-même, plutôt la « liberté de conscience » que la « religion de la patrie ».

Merci. »

jeudi 9 mars 2017

Maître Jacques

Étonnant maire de Trappes Guy Malandain qui en séance du conseil municipal, le 21 février dernier, n'a pas jugé utile de signaler le décès de l'ancien adjoint au maire, Jacques Pastrie. Pourtant, le directeur de cabinet du maire semblait avoir fait réception de la triste nouvelle en m'adressant par mail, le 19 février à 20h15, ces quelques mots : « Bonjour, Bien reçu. Cordialement. Rogatien Bouchereau »
L'indifférence de Guy Malandain est d'autant plus troublante qu'il est de notoriété publique que Jacques Pastrie a été l'un des artisans, si ce n'est le principal, de sa venue à Trappes.
Je publie ici l’hommage que je voulais rendre à Jacques Pastrie en séance du conseil municipal du 21 février et que j'avais préalablement adressé au maire le 19 février. Le mutisme de ce dernier ne m'a pas autorisé à le communiquer décemment à l'assemblée communale.
Je le rend public aujourd'hui au nom de mon amitié avec Jacques Pastrie et de la peine partagée avec sa famille, ses proches et ses amis.



Monsieur le maire, 
Monsieur Malandain, 
Guy, 

Notre ami Jacques Pastrie a rejoint un monde où, dit-on, la vanité et l'orgueil n'existent pas. Il s'en est allé au petit matin du 9 février dernier. Ses cendres voguent maintenant au gré des courants de l'océan Atlantique. Peut-être atteindront-elles un jour la rive du pays de ceux qu'il appelait « les Ricains »

Ce dernier voyage suspend pour toujours l'attention qu'il porta jusqu'au bout à Trappes et à son assemblée communale. Comment aurait-il pu oublier notre ville, lui qui, sous les couleurs du Parti socialiste, fut le candidat d'une cantonale en arborant un slogan sans appel pour ses adversaires politiques : « Moi, j'aime Trappes ! »
Il aimait Trappes et l'aima encore de Gouvieux, près de Chantilly, son premier exil. Son inclination ne relâchait pas dans l’île espagnole de Majorque, son second exil, d'où il tenta de couler une paisible retraite. 
Il aura fallu la mort pour que tout s'éteigne ; une mort sur le sol français, qu'il avait regagné en décembre dernier à Saint-Nazaire pour finalement y mourir en février ; une mort devant laquelle il n'a pu opposer le sarcasme grinçant de son cher Alphonse Allais : « Ne remets pas à demain ce que tu peux faire après-demain »

Guy, l'« après-demain » de Jacques est arrivé ; sans doute est-il temps que je dise publiquement ce que tu sais peut-être : il a vécu 2001 comme la trahison d'une amitié. En définitive, il n'aura jamais su si son éviction de ta liste du second tour de la municipale fut « une fuite sous un orage ou une déclaration de guerre »
Cette éviction explique bien des choses de la géographie de notre assemblée communale. Les hésitations des uns, la disparition des autres et même ma résolution de soutenir un jeune ambitieux de l'autre rive de la République, tout simplement parce que je le trouve brillant et parce qu'il respecte mon amitié. 
Jacques s'est réjoui de mon choix en 2014, pour ne pas dire qu'il l'a encouragé et soutenu. 

Or la mort efface tout et il ne reste, devant elle, que le souvenir que cultivent les vivants d'un être disparu. 

Dès lors, que pourrais-je dire à nos collègues et à nos concitoyens qui accepteraient d'honorer notre assemblée du souvenir de notre ami ? 
Que Jacques fut l'un des artisans de l'alternance de 2001 ? Ce serait un peut court et presque anecdotique. 
Que Jacques fut un autodidacte de génie dont la culture lui permettait de jouer de la langue comme d'autres le font du sabre ou du fleuret ? Ce pourrait être un bon début mais ce serait largement insuffisant. 
Non, pour honorer dignement notre assemblée de la mémoire de Jacques, un simple souvenir suffira. Car ce souvenir dit l'essentiel. 

Il faut alors que je t'emmène, Guy, à la dernière cérémonie de vœux que donna le sénateur-maire de Montigny-le-Bretonneux, Nicolas About, où Jacques m’entraîna. 
Là, je fus surpris par la complicité et la chaleur que cultivaient, entre eux, ces deux hommes que tout séparait, les idéaux politiques, la nature des études, le champ social, les cercles d'amitié et les générations, dont l'une a connu la guerre et l'autre non. 
Mais je le fus davantage encore quand on m'expliqua comment Nicolas About accepta le pacte d'amitié que, un jour, lui proposa Jacques. 

Il faut alors remonter au temps où tu n'étais pas encore, Guy, de la ville nouvelle. Ce temps où Saint-Quentin-en-Yvelines n'était encore administré ni par la Sqy, ni par la Casqy, ni par le San mais par le Scaan. Ce temps où Jacques dirigeait la rédaction de la gazette institutionnelle de Saint-Quentin-en-Yvelines. 
À l'époque, Jacques prit le risque qu'on le privât de cet emploi, un risque qu'il prit au nom de ses idéaux. Des idéaux qui lui commandaient, malgré les risques encourus, d'imposer le droit d'expression de la minorité de droite à la majorité de gauche dont, pourtant, il se réclamait et qui l'employait. 

On pourrait dire, au regard de ce fait, qu'il y avait chez Jacques du Voltaire, dont tu sais le fameux mot : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire »
On pourrait dire aussi que sa lutte contre le désenchantement dressait des barricades contre l'indifférence, voire contre la défiance que les sectaires ont toujours cultivée contre la démocratie. 
Un sectarisme auquel Jacques aura opposé une arme redoutable : fédérer largement plutôt que cliver, pour constituer « le parti de l'Amitié » qui, bientôt, chez ses adversaires, allait former son corollaire, le parti de l'inimitié !

C'est le « parti de l'Amitié » qui permet d'honorer notre assemblée de la mémoire de Jacques Pastrie. Notre ami Jacques, dont l'océan transporte les cendres et dont l'âme rit sûrement, devant l'Atlantique, du mot de Henri Monnier, qu'il aimait autant qu'Alphonse Allais : « la mer : une aussi grande quantité d'eau frise le ridicule ».

Mais ce n'est là, Guy, monsieur Malandain, monsieur le maire, que le fantasme d'un vaniteux et orgueilleux vivant qui croit « aux forces de l'Esprit » : « Bibi », selon le mot même de Jacques Pastrie, notre ami, qui est mort. Et la mort efface tout. 


Merci.